Les applaudissements

Photos : Richard Descarries

La journée de travail a été  ardue … et vous pensez au concert plus tard où, tapi dans votre fauteuil, la musique vous emportera. Le premier mouvement est sensationnel et, au moment de la fin, vous applaudissez spontanément pour témoigner votre plaisir … alors que votre voisin vous fait des gros yeux tout en laissant échapper un «shhhh!» méprisant.

Vous êtes surpris autant que choqué par cette réaction car, après tout, ce que vous avez fait n’était que l’expression de votre plaisir. Aviez-vous tort?

Jusqu’au début du 20e siècle, les applaudissements entre les mouvements, et même au cours des mouvements signifiaient que le public était connaissant. Voici un extrait d’une des lettres de Mozart où il fait part de son enchantement à son père, face aux réactions de la salle. Il l’avait écrite à Paris le 3 juillet 1778 :

«… au beau milieu du premier Allegro il y avait un passage que je savais allait plaire. Le public a été joliment emporté – et la salle retentissait d’applaudissements. Mais comme je savais au moment de l’écrire quel en serait l’effet, j’avais décidé de l’introduire à nouveau à la fin, ce qui a mérité des cris de «da capo». L’ Andante a aussi su plaire, mais le dernier Allegro encore plus, ayant observé que tous les derniers ainsi que tous les premiers Allegros débutent ici avec tous les instruments jouant ensemble et, en principe, unisono, alors j’ai ouvert le mien avec deux violons seulement, piano pour les huit premières mesures – passant immédiatement à un forte; tel qu’attendu, la salle murmurait «chut» à la douce ouverture et, en entendant le forte, s’était mise à applaudir.  J’étais ravi.»

Il est vrai aussi que Brahms avait déploré l’absence d’applaudissements lors de la première de son premier Concerto pour piano: «Les premier et deuxième mouvements avaient été écoutés sans susciter la moindre émotion.» En parlant de ses interprétations du Concerto de l’empereur de Beethoven, Hans Von Bülow avait remarqué «J’ai toujours été applaudi après la cadenza».  Et d’autres exemples ne manquent pas.

Bref, au cours des dix-huitième et dix-neuvième siècles, le rapport entre la foule et l’interprète était semblable à celui qui se forme de nos jours lors d’un concert de jazz.  Mais quand et pourquoi un tel revirement ? Selon le journal de Cosima Wagner, plusieurs disent que tout a changé avec Wagner lors de la première de Parsifal :

«Il avait annoncé en salle que les musiciens n’allaient pas faire des rappels de rideau à la fin de la scène 2.   Il semblerait que le public ait mal compris, interprétant sa remarque comme une demande de s’abstenir d’applaudir. Wagner est déconcerté par cet état de chose et lors d’interprétations futures, il allait lancer lui-même un «bravo» pour se faire chahuter!»

Selon Debussy, des applaudissements n’étaient que de l’artifice : il disait qu’il n’applaudirait pas un magnifique coucher du soleil, alors pourquoi le faire lors d’un merveilleux concert. Leopold Stokowski était d’avis que «le fait d’applaudir n’était qu’une relique du Moyen Âge» et qu’il empiétait sur la «divinité» de l’expérience de concert. Par contre, nous savons qu’il y avait eu applaudissement entre les mouvements lorsque Toscanini avait enregistré avec la Symphonie NBC.

Photos : Richard Descarries

Il n’y a pas de réponse simple – pourquoi place-t-on les interprètes sur un piédestal, ce qui finit par rompre l’interaction avec le public. Est-ce que l’on faute les enregistrements? Est-ce qu’il s’agit du fait que les orchestres de nos jours ne seraient que des «musées sonores» qui interprètent non moins que des ouvrages du passé, alors que les concerts de Mozart servaient d’introduction de toute nouvelle musique?

Ma formation en direction d’orchestre relève de l’école Pierre Monteux et, même si je n’ai jamais rencontré Monteux, ses philosophies m’ont été transmises par mon mentor, Charles Bruck, alors je ne m’étonne pas que la déclaration de Monteux en 1959 résonne fortement en moi : «J’ai vraiment un problème avec les auditoires dans tous les pays, à savoir leur hésitement à applaudir entre les mouvements d’un concerto ou d’une symphonie. Je ne sais pas d’où provient ce phénomène, mais ça ne cadre vraiment pas avec les intentions des compositeurs.»

Comme interprète, les applaudissements entre les mouvements ne me dérangent pas. Ils ne «déconcentrent pas» et n’affectent pas l’enchaînement de la pièce (malgré qu’il y ait des moments où des appaudissements ne conviennent pas mais, si vous suivez vos instincts, vous ne vous tromperez pas). Par contre, ce qui déconcentre vraiment, c’est bien le bruit pendant la présentation : le bruissement de programmes ou de papiers à bonbons est particulièrement dérangeant, tout comme le bavardage et, évidemment, les sonneries de cellulaires. Ce bruit veut tout simplement dire, qu’en tant que public, vous n’êtes pas impliqués. Donc, les applaudissements représentent une «dynamique» tout à fait différente – ils expriment votre réaction à notre présentation.

J’invite donc le public de l’OCM à suivre son coeur : mes musiciens et musiciennes autant que moi-même, aimons savoir ce que vous ressentez, donc allez-y et applaudissez si le coeur vous en dit !

Wanda Kaluzny